Le secret de l'Unicorne

Parmi les documents rassemblés par l'historien Gabriel Debien et confiés aux Archives départementales par l'association Généalogie et histoire de la Caraïbe dans le fonds Debien (73 J) se trouve un document exceptionnel.

 Il s'agit d'un journal de bord tenu entre 1780 et 1782, pendant la guerre d'indépendance américaine, par le chevalier de Saint-Ours, commandant de la frégate l'Unicorne.

L'Aurore (1784). (jpg - 5452 Ko)

La frégate française l'Aurore, lancée en 1768, est un exemple des navires de guerre légers de la fin du XVIIIe siècle.

Unicorn/Unicorne : un navire à l'histoire peu commune

L'Unicorne est un navire anglais construit à Rotherhithe près de Londres entre 1775 et 1776. Il s'agit d'un post-ship de vingt cannons de neuf livres, construit sur le modèle du Sphinx de 1773. Dès sa sortie du dock, elle prend la route de l'Amérique du Nord pour participer à la guerre d'indépendance américaine. Entre 1776 et 1778, elle capture au moins six navires corsaires américains et participe à la prise de la frégate Raleigh, l'un des rares navires de guerre des Insurgents. Elle rejoint en 1779 l'Europe où elle participe à un combat au large de Cancale. Après une modernisation aux chantiers navals de Portsmouth, l'Unicorn est envoyée aux Antilles. 

Le 4 septembre 1780 l'Unicorn rencontre une division française au large de Tortuga. Après un bref combat, le capitaine Frederick amène le pavillon. Dès le 6 septembre, le navire est intégré à la marine royale française. Comme il existe déjà une frégate nommée Licorne, le nom de la prise est francisé en l'Unicorne, retrouvant un terme du français du Moyen Âge. 

La campagne de l'Unicorn est d'abord couronnée de succès, avec la capture de navires marchands et de corsaires britanniques, mais le 8 avril 1781, il rencontre un navire inconnu au large de la Floride. Trompé par une mauvaise lecture des signaux, le capitaine de Saint-Ours croit avoir affaire à un bâtiment faisant partie de l'escadre franco-espagnole. Il s'agit en fait du HMS Resource, une frégate de 28 canons. Sans pouvoir manoeuvrer, le capitaine français vise l'abordage, mais le Resource transporte un détachement du régiment des Loyal American Rangers, un régiment d'Américains pro-Britanniques. Saint-Ours renonce à sa manoeuvre et se résout à amener le pavillon pour éviter la perte de son équipage.

L'Unicorne, redevenue Unicorn, est alors réintégrée à l'escadre britannique des Antilles avant d'être renvoyée à Portsmouth pour une seconde modernisation. Sa troisième campagne aux Antilles, entre 1784 et 1786, se révèle moins mouvementée. Le navire est finalement désarmé, avant d'être détruit en août 1787.


François Gaspard de Saint-Ours : un marin à la plume alerte

Issu d'une famille dauphinoise dont une branche a immigré au Canada, François Gaspard de Saint-Ours, qui signe communément, faute d'un autre titre, "chevalier de Saint-Ours" est né en 1740 à Veurey. Il rejoint la marine en 1757 comme garde-marine ou élève-officier. Il participe alors à la guerre de Sept ans en Méditerranée, d'abord sur l'Orphée, puis sur le Saint-François. Il obtient en 1767 le grade d'enseigne de vaisseau, première marche de la longue carrière des officiers de marine, principalement déterminée par l'ancienneté. 

En 1770 et 1771, il fait une campagne en Méditerranée sur le chébec Caméléon. Lorsque la France rejoint les Insurgents dans la guerre d'indépendance américaine, Saint-Ours, nouvellement promu lieutenant de vaisseau, est envoyé aux Antilles. Il y fait le reste de sa carrière. La prise de l'Unicorn en 1780 permet à Saint-Ours d'obtenir son premier commandement. Saint-Ours n'a pas beaucoup d'officiers sur lesquels s'appuyer : un seul officier de carrière, le chevalier du Perron, et trois auxiliaires, marins du commerce effectuant un service obligatoire sur les navires du roi. Cet effectif léger explique peu-être la confusion de Saint-Ours à la rencontre avec la Resource et la perte de son commandement. 

Devenu prisonnier de guerre, Saint-Ours est emmené à la Jamaïque. Il n'y reste que quelques mois puisqu'il est libéré en août et emmené au Cap-Français, à Saint-Domingue aujourd'hui Haïti. Il doit alors attendre à nouveau jusqu'en janvier 1782 qu'un navire l'amène en France. Malgré la perte de l'Unicorne, Saint-Ours reçoit le commandement d'une frégate de plus grande taille, l'Amphitrite, construite à Bordeaux en 1766-1768. Ce second commandement est plus heureux, puisque Saint-Ours participe à plusieurs combats victorieux, dont la prise, avec la Nymphe, du HMS Argo en février 1783. Promu capitaine de vaisseau, Saint-Ours passe au commandement de l'Iris en 1784, fonction à laquelle s'ajoute celle de commandant de la marine à Basse Terre (Guadeloupe). Malade, il demande à être rapatrié en France et meurt en 1786 à Moirans auprès de sa famille.

S'il a été un marin courageux, même s'il a parfois subi les fortunes de guerre, Saint-Ours se distingue notamment par le souci de l'écriture. Il doit, comme tout officier, tenir des journaux de bord, mais cette obligation s'accompagne chez lui d'un goût du récit. Le journal conservé aux Archives départementales de la Gironde n'est ainsi pas le journal de bord original de l'Unicorne, probablement perdu au cours de sa capture, mais une reconstitution faite a posteriori, à l'aide de notes prises sur des feuilles volantes, de tous les évènements liés à la vie du navire et à celle de son commandant. Saint-Ours avait acquis ce goût assez tôt dans sa carrière : les Archives de l'Isère conservent un journal de bord de 1770, à bord du Caméléon ainsi qu'un autre récit de la prise de l'Unicorne (1 J 2240). Le service historique de la Défense a acquis récemment les journaux de bord de ses deux derniers commandements, l'Amphitrite et l'Iris (DE 2014 PA 71).