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Cloître de la cathédrale, gravure de Rouargue Aîné extraite de l’ouvrage d’Auguste Bordes, Histoire des monuments anciens et modernes de la ville de Bordeaux, imp. Fournier et Cie, 1845La commission des Monuments historiques de la Gironde n’a pas toujours rencontré le succès dans ses démarches de protection du patrimoine. Organe consultatif du préfet, elle ne disposait en effet d’aucun pouvoir décisionnel, spécificité qui limitait nécessairement son champ d’action face à d’autres institutions plus puissantes. La destruction du cloître de Saint-André, à Bordeaux, en est sans doute l’exemple le plus marquant.

Cette « affaire », qui dure une trentaine d’années, se déroule en deux actes.

 

Cloître de la cathédrale, gravure de Rouargue Aîné extraite de l’ouvrage d’Auguste Bordes, Histoire des monuments anciens et modernes de la ville de Bordeaux,
imp. Fournier et Cie, 1845

Brève présentation du cloître

Le cloître est mentionné dès 1123, mais remonte probablement à une période antérieure. Il est ensuite repris au XIII ème siècle et largement modifié au XIVème siècle. Il reste pendant de nombreux siècles circonscrit dans une gangue de maisons, complètement invisible pour le passant. On le redécouvre grâce aux premiers projets d’urbanisme de la ville. Il est alors en fort mauvais état.

 En Vue du cloître Saint-André Photographie (non datée) d’Alphonse Terpereau, extraite de l‘ouvrage de Camille Jullian Histoire de Bordeaux, publié en 18951842, Ferdinand Leroy souligne l’intérêt de ce cloître dans un rapport Ferdinand Leroy, Lettre sur les
monuments historiques de la
Gironde,
extrait du
recueil des actes de
l’Académie Royale de Bordeaux,
Henri Faye imprimeur de
l’Académie, 1842, pp. 7-8.
adressé à Arcisse de Caumont  Arcisse de Caumont (1801-1873).
Fondateur de la Société des antiquaires de Normandie,
en 1824, et de la Société française d’archéologie, en 1833.
: « A Bordeaux, on doit citer : la belle cathédrale Saint-André, qui appartient à toutes les époques depuis le XIIe siècle.Son cloître mériterait une restitution complète que vous venez d’encourager vous-même. ».

Un an plus tard, Victor Hugo évoque son état de délabrement, dans son ouvrageLire le texte
de Victor Hugo consacré à Saint-André
En voyage, Alpes et Pyrénées: « [...] mais j'ai hâte de vous parler d'un vieux cloître en ruine qui accoste la cathédrale au midi et où je suis entré par hasard. Rien n'est plus triste et plus charmant, plus imposant et plus abject »

Vue du cloître Saint-André Photographie (non datée) d’Alphonse Terpereau,
extraite de l‘ouvrage de Camille Jullian
Histoire de Bordeaux
, publié en 1895

Le cloître et la cathédrale elle-même sont alors enchâssés dans un tissu urbain dense, voué à disparaître.

La pression des exigeances nouvelles de l'urbanisme

La cathédrale Saint-André et son environnement. Gravure extraite de l’ouvrage d’Auguste Bordes Histoire des monuments anciens et modernes de la ville de Bordeaux, 1845Le sort du cloître est remis en question par des changements urbains, dus à plusieurs facteurs, tout d’abord à l’échelle nationale.

Au début du XIXème siècle en effet, la loi de 1807 relative au dessèchement des marais impose à toute commune de plus de 2000 habitants d’établir un plan d’alignement de ses rues. Bordeaux n’échappe pas à la règle. Ces travaux répondent aux exigences de rationalisation de l’espace urbain, aux préoccupations hygiénistes et aux influences esthétiques du siècle naissant.

Plan de la cathédrale Saint-André. Les parties grisées montrent la multitude et la proximité des constructions qui l’entouraient. Extrait de l’ouvrage d’Auguste Bordes Histoire des monuments anciens et modernes de la ville de Bordeaux, 1845

La cathédrale Saint-André et son environnement.
Gravure extraite de l’ouvrage d’Auguste Bordes
Histoire des monuments anciens et modernes de la ville de Bordeaux, 1845

A Bordeaux, des particularités locales s’ajoutent aux tendances nationales. L’ouverture, en 1822, du nouveau pont sur la Garonne accroît la circulation ; l’élargissement des voies d’accès s’impose permettant, par ailleurs, de relier ce « pont de pierre », édifice de prestige, à l’ancien palais Rohan devenu à cette époque palais Royal. Affecté aux services de l’Hôtel de Ville en janvier 1836, la mise en valeur de ce lieu de pouvoir devait modifier l’environnement de la cathédrale toute proche.

Plan de la cathédrale Saint-André. Les parties grisées montrent la multitude et la proximité des constructions qui l’entouraient. Extrait de l’ouvrage d’Auguste Bordes Histoire des monuments anciens et modernes de la ville de Bordeaux, 1845



Porte de communication par la tour de l’horloge, eau-forte de Léo Drouyn, signée et datée, 1844. A.D. 33, 162 T 1Enfin, après la crise commerciale de 1830-1831 et les émeutes contre le roi de France Charles X (Versailles, 1757 – Görz, Empire d’Autriche, 1836).
Sacré roi de France à Reims le 29 mai 1825.
Il monte cependant sur le trône dès 1824, à la mort de son frère Louis XVIII.
Il est renversé par la révolution de Juillet, en 1830.
lors de la révolution de Juillet, un climat de crainte régnant dans les milieux bourgeois incite les élus à dégager les alentours de ces deux monuments. Ces travaux ont pour double finalité de favoriser les grands rassemblements liés aux manifestations religieuses ou civiles, tout en facilitant la prévention et la répression d’éventuels soulèvements populaires.

Dans ce contexte, la municipalité de Bordeaux imagine différents aménagements urbanistiques du quartier. L’un d’eux, consistant à prolonger la petite rue Saint-André, implique la destruction du cloître, situé au sud de l’édifice.  

Porte de communication par la tour de l’horloge,
eau-forte de Léo Drouyn, signée et datée,
1844. A.D. 33, 162 T 1

Première période : un projet d’alignement (années 1840 et 1850)Plan au sol du cloître réalisé par l’architecte Durassié, août 1844. A.D. 33, 162 T 1

Dès 1843, le préfet Jean de Sers Jean de Sers, préfet de la Gironde
du 15 novembre 1838 au 10 mars 1848,
remplacé par Henri Ducos,
préfet du 13 avril au 4 août 1848
sollicite l’avis de la commission. Peu avant juin 1844, Rabanis, Gautier, Dosquet, Thiac, Duphot et Lamothe forment en conséquence une sous-commission destinée à produire un rapport documenté  Voir le relevé réalisé à l’occasion par l’architecte Durassié, A.D. 33, 162 T 1
Voir le relevé réalisé à l’occasion
par l’architecte Durassié,
A.D. 33, 162 T 1
sur ce cloître. Ils soulignent l’intérêt du cloître et la nécessité de le conserver.


La commission propose de faire établir un devis et de produire des projets de restauration. Léo Drouyn dresse alors de nombreux dessins et relevés.

Plan au sol du cloître réalisé par l’architecte
Durassié, août 1844. A.D. 33, 162 T 1

Eaux-fortes de Léo Drouyn, A.D. 33, 162 T 1

 

 

 

Eaux-fortes de Léo Drouyn :

Image n° 1 : Tombeau dans le cloître, s.d., A.D. 33, 162 T 1
Image n°2 : Mur sud du cloître, s.d., A.D. 33, 162 T 1

Entre 1844 et 1856, la commission réitère systématiquement cet avis dans ses comptes rendus, courriers, ou procès-verbaux de séances. Elle est appuyée Voir la lettre du Préfet de la Gironde à la commission des monuments historiques de la Gironde, A.D. 33, 156 T 1B
Voir la lettre du Préfet de la Gironde
à la commission des monuments historiques,
A.D. 33, 156 T 1B
à tour de rôle par toutes les autorités compétentes : préfets, ministres de la Justice et des Cultes et ministres de l’Intérieur successifs, conseil des Bâtiments civils, Conseil d’État et Louis-Napoléon Bonaparte, alors président de la République.

Mais un projet présenté par la municipalité en 1849, prévoit encore la destruction du cloître. Il est adopté par le décret du 23 janvier 1851, avec certaines restrictions cependant. Il est demandé au préfet « d’inviter l’administration municipale de  Bordeaux à étudier et instruire de nouveaux alignements susceptibles de concilier la viabilité avec la conservation du cloître » (Lettre du préfet de la Cloître de la cathédrale, dessin rehaussé signé Léo Drouyn, 1844. A.D. 33, 162 T 1Gironde à la commission des Monuments historiques, A.D. 33, 156 T 1B).

En 1856, l’architecte Danjoy Jean-Charles Danjoy (Avensac, 1806
– Paris, 1862). Devient architecte diocésain
de Bordeaux et de Coutances en 1843
fait part de son projet au ministre de l’Instruction publique et des Cultes. Conformément au décret de 1851, il propose de construire de nouvelles dépendances en lieu et place des maisons qui s’y adossent. Ces transformations ne nécessitent pas de modification de l’alignement sur la rue du Peugue et permettent la préservation du cloître.

 

Cloître de la cathédrale, dessin rehaussé signé Léo Drouyn, 1844.
A.D. 33, 162 T 1

Seconde période : un désir d’isolement associé à une nécessité de créer des dépendances utilisables (seconde moitié des années 60)

Après avoir été sauvé une première fois de la destruction, le cloître est de nouveau en 1865 le centre de toutes les attentions.
Il est alors question d’isoler la cathédrale, et pour ce faire, la municipalité débloque des fonds pour acquérir et abattre les maisonsVoir le plan des alentours de la cathédrale avant alignement. On distingue nettement les maisons adossées au cloître et le nom de leurs propriétaires respectifs. A.D. 33, 162 T 8
Voir le plan des alentours de la cathédrale
avant alignement. On distingue nettement
les maisons adossées au cloître et le nom de
leurs propriétaires respectifs.
A.D. 33, 162 T 8
 adossées au cloître.

Gravure du cloître issue des comptes-rendus de travaux de la commission, 1848-1855. A.D. 33, BIB 2 I/L 33Dès lors, le sort du monument est sujet à de nombreux échanges entre la commission, le préfet, la municipalité, les ministères, le cardinal, le Comité des architectes diocésains et l’architecte Paul Abadie.

La commission est de nouveau sollicitée pour donner son point de vue. Ses archives témoignent d’une lutte acharnée pour sauver le cloître. En vain.


Gravure du cloître issue des comptes-rendus
de travaux de la commission, 1848-1855.
A.D. 33, BIB 2 I/L 33

 

Le 3 août 1865, le cardinal Donnet demande au préfet son avis Voir la lettre du cardinal Donnet, 3 août 1865, A.D. 33, 162 T 30F
Voir la lettre du cardinal
Donnet, 3 août 1865,
A.D. 33, 162 T 30F
au sujet du parti à tirer du cloître. L’architecte de la mairie propose de n’en maintenir qu’une arcature. La commission s’y oppose farouchement et préconise sa conservation intégrale.Voir l’avis de la commission, 16 août 1865, A.D. 33, 162 T 30F
Voir l’avis de la commission,
16 août 1865,
A.D. 33, 162 T 30F

Photographie prise après la destruction des maisons et du mur attenants au cloître, Alphonse Terpereau, s.d. A.D. 33, 162 T 01Le mur sur lequel s’appuyaient les maisons, mis à nu depuis leur destruction, est en très mauvais état et menace de s’effondrer. La municipalité, inquiète du danger potentiel, souhaite le voir disparaître.
Le 22 décembre 1865, le ministère de la Justice et des Cultes transmet au préfet la demandeVoir la lettre du ministère de la Justice et des Cultes, 22 décembre 1865, A.D. 33, 162 T 30F
Voir la lettre du ministère
de la Justice et des Cultes,
22 décembre 1865,
A.D. 33, 162 T 30F
 de destruction, faite par Abadie. Mais il constate en post-scriptum que la démolition a déjà débuté. Les nombreux courriers qui s’en suivent ne permettent pas d’établir qui est à l’origine de cette décision.
Le maire s’en défendVoir la lettre du maire de Bordeaux au préfet, 22 décembre 1865, A.D. 33, 162 T 30F
Voir la lettre du maire de Bordeaux
au préfet, 22 décembre 1865,
A.D. 33, 162 T 30F
, mais se réjouit néanmoins du résultat de la démolition.

Photographie prise après la destruction des maisons et du mur
attenants au cloître, Alphonse Terpereau, s.d.
A.D. 33, 162 T 01

Il ne reste plus du cloître qu’une série d’arcatures à nu.

Abadie est alors prié de dresser un projet de consolidation prévoyant la conservation et la restauration des arcatures. Le cardinal Donnet, le préfet et le ministre de la Justice et des Cultes semblent alors l’approuver.

Détail de l’arcature du cloître, dessin au crayon rehaussé à l’aquarelle, attribué à Adolphe de Fontainieux, daté du 6 novembre 1850. A.D. 33, 162 T 16Le comité des Inspecteurs généraux des architectes diocésains émet en revanche un avis négatif et propose Voir la lettre du ministre de la Justice et des Cultes adressée au préfet, 24 janvier 1866, A.D. 33, 162 T 30F
Voir la lettre du ministre de la Justice
et des Cultes adressée au préfet,
24 janvier 1866,
A.D. 33, 162 T 30F
de faire du cloître une dépendance utilisable, en créant notamment des salles vitrées grâce à l’arcature. Le ministre de la Justice et des Cultes appuie cet avis et demande à Abadie de modifier son projet. La municipalité s’y oppose. Le maire, Guillaume Brochon a, quant à lui, une conception très romantique. Bien qu’il ne le formule pas de manière explicite, il souhaite voir perdurer le cloître en tant que ruine pittoresque, posée au milieu d’un carré de verdure.Voir la lettre d’Henri Brochon, 2 février 1866, A.D. 33, 162 T 30F
Voir la lettre d’Henri Brochon,
2 février 1866,
A.D. 33, 162 T 30F

Détail de l’arcature du cloître, dessin au crayon rehaussé à l’aquarelle,
attribué à Adolphe de Fontainieux, daté du 6 novembre 1850. A.D. 33, 162 T 16

Une lettre,Voir la lettre du ministre de la Justice et des Cultes adressée au préfet de la Gironde, 14 février 1866, A.D. 33, 162 T 30F
Voir la lettre du ministre
de la Justice et des Cultes
adressée au préfet de la Gironde,
14 février 1866,
A.D. 33, 162 T 30F
 du ministère de la Justice et des Cultes nous renseigne de manière précise sur la suite des événements.
Afin de concilier tous les avis, l'archevèque de Bordeaux, le cardinal Donnet propose la destruction totale des parties saillantes du cloître, en ne conservant que l’arcature la plus proche de la nef pour permettre la construction de nouvelles sacristies.
Ironie de l’histoire, le cardinal prônait, quelques années plus tôt, la conservation Ferdinand François Auguste (Mgr),
Monographie de l’église primatiale de
Saint-André, imprimerie de l’archevêché,
1851, p. 35, A.D. 33, BIB L.47
de ce même cloître : « [...] il me reste à dire quelques mots du cloître de Saint-André, fort peu connu des Bordelais, et qui a été sur le point de disparaître en 1846, pour faire place au prolongement d’une rue assez insignifiante. Il est digne à tous les égards du bâtiment principal [...] ».Porte de communication et tombeau, eau-forte de Léo Drouyn, s.d. A.D. 33, 162 T 1
Brochon « adopte la combinaison » proposée par le cardinal et le comité des Edifices diocésains émet un avis positif. Le ministre de la Justice et des Cultes approuve l’idée et invite également Abadie à dresser un nouveau projet. Les sacristies que nous pouvons voir aujourd’hui en sont la concrétisation.
Donnet propose alors de financer ces travaux grâce aux fonds particuliers recueillis pour le dégagement des abords de la cathédrale.


Porte de communication et tombeau,
eau-forte de Léo Drouyn, s.d..
A.D. 33, 162 T 1

La démolition totale du cloître se déroulerait entre 1867 et 1869, début des travaux de construction des sacristies. Camille Jullian élargit quant à lui cette datation jusqu’en 1872.

Dans cette « affaire du cloître », malgré les efforts déployés et en dépit de soutiens hauts placés, la commission n’a pu parvenir à ses fins. Face aux conflits politiques et aux exigences urbanistiques, son manque de pouvoir décisionnel a été évident.

 

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